Etablissement du siège de Neuss, 1474

EXTRAIT DES MEMOIRES DE JEAN MOLINET, HISTORIOGRAPHE (chroniqueur officiel) du DUC CHARLES, écrit en 1474-1475. retranscrit en français moderne.

Charles, très auguste Duc de Bourgogne, à qui nul hideux effort ne donnait effroi, sentant l’adversaire capital de son cousin enveloppé en la force de Neuss sous les ailes de la Germanie et de son aigle impérial qui le défendait au pied et à l’ongle, se détermina pour cette cause et d’autres qui l’y motivaient, d’assiéger cette ville, merveilleusement forte et quasi inexpugnable. Il ordonna ainsi à ses formations, fit approcher ses engins et, aux environs de la fin du mois de juillet, en l’an 1474, comme le plus preu des preux et le plus excellent que quiconque, ficha son étendard et planta puissamment son siège droit au front des Allemands qui le prirent en grand dédain. Et d’emblée, à un trait d’arc près de Neuss et devant la porte maîtresse, s’empara d’une grosse abbaye de chanoines régis par l’ordre de St Augustin, où il trouva une partie des religieux abandonnés des autres qui s’étaient retirés dans la ville. A cette approche, ceux de Neuss ne mirent aucun obstacle défensif ni ne firent de saillie, pensant bien que le Duc y prendrait logis, car pour cette raison, trois jours avant sa venue, ils l’avaient voulu brûler, et le feu n’y prit pas et ainsi elle demeura saine et entière, et les religieux furent très joyeux d’avoir un si bon hôte car ils en profitèrent assez. Le comte de Campobasso, noble chevalier napolitain, très vaillant et expérimenté en armes autant que nul autre de son temps, fut envoyé par le Duc avec plusieurs hauts barons, prudents, ingénieux et de vif et pénétrant entendement pour observer les forts et imaginer par quel moyen pour un minimum de pertes et maximum de gain, le siège pourrait prendre pied ferme et fondement durable. Et par l’ordonnance du Duc, le comte, accompagné de quatre cent lances italiennes bien en point, à chevaux bardés, avec leurs hommes à pied, assiégea une porte près d’une chapelle sainte Barbe, orientée vers le Rhin pour aller en Gueldre, devant laquelle se trouvait un talus grand et puissant, et là furent installées deux grosses bombardes, une bombardelle, plusieurs courteaux et serpentines. Devant l’autre porte, qui suivait, qui donne chemin pour aller à Nôtre Dame d’Aix, et où se trouvait un terrible talus, se logea avec deux cent lances italiennes et leurs hommes à pied, Jacques Galiot, un très renommé et prudent conducteur de gens d’armes, accompagné de deux cent archers d’Angleterre et, joignant ce quartier, fut logé un noble écuyer piémontais nommé Jacques de Wauperghes, ayant charge de cinquante hommes d’armes piémontais, lesquels étaient de la société du comte. Al’endroit de cette porte, il y avait bombarde et bombardelle, suivie de courteaux et serpentines ; profondes et spacieuses tranchées furent faites devant la muraille afin que ceux d’un quartier puissent porter secours à l’autre. Et continuant cette clôture, fut logé le sire Bernard de Ravestein, capitaine de cent lances, de trois cent archers et de trois cent piétons, et l’accompagnait un chevalier nommé Broquehuse, lequel avait assemblé environ deux cent couleuvriniers du pays de Gueldre. Et en avant de la porte, où se prend le chemin pour aller au duché de Julers, tint son siège le sire Baudoin de Lannoy, chef et conducteur honorable de trois cent lances ordinaires, de trois cent archers et de trois cent hommes à pied, et maintenait son encerclement du logis du sire Bernard jusqu’au chemin de la porte. Et Lancelot de Berlaymont, noble écuyer du pays de Hainaut, ayant charge de cinquante lances et de deux cent archers, clôturait le reste jusqu’au logis du Duc, parmi le bailli de Brabant roman et d’un écuyer nommé Marbais, qui ensemble lui furent donnés en renfort ; et ils avaient quatre cent piétons, piquenaires, couleuvriniers et arbalétriers du pays de Brabant, de Namur et de Liège, lesquels, à un petit pont de pierre, coupèrent une rivière, où ils trouvèrent abondance de poisson, et la dévièrent vers le bois. Complémentairement, devant une grosse porte en forme de château qui était orientée vers Cologne, furent logés un très chevaleresque et expert conducteur, messire Philippe de Poitiers, seigneur de la Freté et messire Ferri de Clisance, seigneur de Beauvoir ; et chacun d’eux avait cent lances d’ordonnance et trois cent archers, les hommes d’armes étaient de Bourgogne et leurs archers de Picardie et de Hainaut. Là fut installée une grosse bombarde suivie de courteaux et serpentines et ce quartier s’étendait jusqu’à la rivière citée ci-dessus, venant du duché de Julers, passant devant l’abbaye, près de laquelle le Duc fit assembler sa maison transportable et tendre au pré envirronnant ses pavillons richement armoriés de ses armes, où il logea en personne avec ceux de son hôtel, lesquels contiennent grand nombre de nobles gens, qui se logèrent entre le grand chemin et la rivière. Il y a coutumièrement, en la maison et famille du duc de Bourgogne, quarante chevaliers toujours appointés et quarante hommes d’armes conduits par quatre nobles chevaliers, sans les autres chevaliers en grande quantité, comptés en terme d’ancien ordinaire et vingt écuyers de chambre. Il y a aussi cinquante panetiers, cinquante échansons, cinquante écuyers tranchants, cinquante écuyers d’écurie et chacun d’eux a son coustillier, et ils sont conduits par quatre chefs d’escadre. Pareillement furent logés au quartier du Duc princes, barons et honorables seigneurs, ses pensionnaires qui alors l’accompagnaient avec grande quantité de serviteurs et c’est-à-dire : Jehan, monseigneur, fils aîné du duc de Clèves, le comte de Marle, chevalier de la Toison d’Or, le comte de Meghe, chevalier de la Toison d’Or, messire Jacques de Luxembourg, chevalier de la Toison d’Or, le comte de Chimay, chevalier de la Toison d’Or, le comte de Joigny, le fils du comte de Rotelin, le neveu du duc de Gueldres, le comte d’Araine, Ecossais et messire John Middleton, chevalier de l’hôtel du roi d’Angleterre ; dont une partie de ceux-ci et d’autres se logèrent au dortoir des moines, lesquels firent place aux religieux de Mars qui sont d’autre profession. Car par l’abus du monde et mutation de fortune de guerre, les chambres de dévotion furent changées en dérision ; là où l’on voulait étudier de beaux et notables enseignements, on tenait école de jeux de dés et de tables ; où les repentants pleuraient à grosses larmes, les hardis combattants criaient à l’assaut et aux armes ; là où l’on voulait pendre aubes et chapes blanches, pendaient salades et blancs harnois et fers de lances et ceux qui se levaient au son de la cloche du moustier furent réveillés au son de la bombarde et du mortier. Ainsi fut puissamment assiégée Neuss par terre et fut clos de tranchées le siège, les engins installés et les approches bien et chevaleresquement faites, pour lesquelles il y eu perte d’Italiens et d’autres morts et blessés par traits à poudre qui étaient durement âpres et continuels.

 

Publié dans : Jean Molinet |le 31 août, 2006 |Commentaires fermés

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