La bataille de Neuss, 23 mai 1475

EXTRAIT DES CHRONIQUES DE JEAN MOLINET, HISTORIOGRAPHE DU DUC CHARLES. Rédigé en 1475. Intégrale du chapitre XX, retranscrit en français moderne.

COMMENT LE DUC CHARLES DE BOURGOGNE, SON SIEGE DE NEUSS BIEN GARDE, COMBATTIT L’EMPEREUR ET TOUTE LA PUISSANCE DE GERMANIE.

Par un mardi, 23e jour de mai en l’an 1475, l’Empereur se délogea de son camp, passa un bois qui lui était prochain en approchant le siège de Neuss et fit son logis à un jet de serpentine près de l’ost du Duc. Le Duc, averti de son délogement, environ X heures du matin, fit tirer aux champs ceux de son hôtel et les compagnies de son ordonnance, en délaissant son siège puissamment gardé et fourni de gens en compétent nombre, tant pour résister aux saillies de ceux de la ville que pour empêcher que ceux d’au-delà du Rhin, qui étaient en grande puissance, ne donnassent secours de gens et de vivres à ladite ville.

Le Duc, donc, avant la rivière coupée entre l’Empereur et lui, ordonna ses gens de guerre en deux batailles, en pareille forme et manière qu’il voulait qu’ils se maintinssent quand viendront à besogner. En la première bataille étaient tous gens à pied, piquenaires de ses ordonnances et les archers anglais, tant de la compagnie de messire John Middleton, de son hôtel et de la garde que ceux des seigneurs de Fiennes, Reux, Crequi, Hames, Piennes et autres seigneurs fieffés. Tous lesquels piquenaires furent entrelacés parmi lesdits archers tellement qu’entre les deux d’iceulx, il y avait un piquenaire. Et sur l’aile droite d’iceulx gens à pied, ordonna en un escadron les hommes d’armes à cheval dudit messire John Middleton et ceux de la compagnie de Jacques Galliot et, pour le renfort de cette aile, le comte de Campobasso et sa compagnie et, sur l’aile senestre desdits gens à pied, ordonna en un escadron lesdits seigneurs de Fiennes, etc…, leurs hommes d’armes et le comte de Celano ensemble sa compagnie et, pour leur renfort, les hommes d’armes des deux compagnies de messire Antoine et Pierre de Lignana, aussi en un escadron. Et ordonna chef de cette première bataille monseigneur le comte de Chimay, son cousin, conseiller et chambellan. Et, pour le milieu de la seconde bataille, ordonna un escadron de chambellans et des gentilshommes de sa chambre et, pour leur renfort, ceux de la garde que conduisait aussi messire Olivier de la Marche, son maître d’hôtel et capitaine de ladite garde. ET, à la dextre dudit escadron des chambellans et gentilshommes de sa chambre, ordonna tous les archers ordinaires de sadite garde ensemble les archers des compagnies de messire Regnier de Brochuysen, du seigneur de Chanteraine, Georges de Menton, Jehan de Longueval et Regnier de Valperghe. Et, pour l’aile desdits chambellans et gentilshommes de sa chambre, ordonna ses archers de corps et ceux des compagnies de Philippe de Berghes et de Philippe de Loyette et, sur l’aile dextre desdits archers, tous les hommes d’armes dudit Philippe de Berghes et Philippe de Loyette en un escadron, et, pour leur renfort, les gentilshommes des quatre états de son hôtel, aussi en un escadron, conduits par messire Guillaume de Saint-Seigne, son maître d’hôtel, et par les chefs desdits quatre états. Laquelle bataille fut conduite par le seigneur de Humbercourt, son conseiller et chambellan, comme chef, tenant lieu du comte de Joigny, et par le seigneur de Bièvres. Ces batailles subtilement ordonnées passèrent ladite rivière à un étroit gué assez dur et de bon fond. Pareillement son artillerie, serpentines, courtaux et bombardes au nombre de 50 passèrent après lesdites batailles par dessus un pont assez près dudit gué. Et, parce que le bout du camp de l’Empereur, adossé au Rhin, s’étendait vers le Duc et lui était proche, pensant qu’il dut venir par ce côté, les Allemands y avaient assis la plupart de leur artillerie et même ceux d’outre-Rhin avaient affûté leurs engins pour battre ce quartier. Mais, pour esquiver la batture, le Duc fit tirer ses batailles en passant ladite rivière à la main senestre, en tirant vers ledit bois que l’Empereur avait passé ce jour, et fit ranger ses batailles et leurs renforts en tel ordre qu’ils étaient au§delà de ladite rivière et gagna le soleil et le vent qui faisait grande poussière, forte et épaisse. L’Empereur, voyant approcher la puissance ducale tant notablement ordonnée que rien plus, qui était chose terrible et fière à regarder, mit hors de son camp de 4 à 5 mille chevaux ensemble gens à pied en grande multitude. Ses engins affûtés en nombre inestimable avec l’artillerie d’outre-Rhin, qui ne feignait pas, fit battre et ruer tant horriblement sur l’ost des Bourguignons que jamais ne fut oïe chose semblable. Nonobstant cette foudre mortelle et tonnerre criminel, le Duc, qui jamais ne se résignait, avança son artillerie en la compagnie de l’infanterie italienne, qui étaient piétons hors de nombre sans être ordonnés en nulle bataille, lesquels tirèrent tellement dans le camp de l’Empereur qu’il n’y demeura tente ni pavillon entier et y firent si grands fenestrages que l’on vit le jour parmi. Et alors, le Duc, pour augmenter l’Ordre de chevalerie dont il était le glorieux patron, comme il apparait par la Toison d’Or qu’il a magnifiquement entretenue, afin aussi que les nobles et vaillants courages, embrassés de l’esprit de Mars, eussent titre d’honneur pour acquérir prouesses, il voulu faire certains nouveaux chevaliers et le devinrent ce jour monseigneur Jehan de Clèves, monseigneur le comte de Rennes, messire Frederic d’Aiguemont, monseigneur de Baudeville, messire Philippe de Berghes, le petit fils du comte de Campobasso, le petit fils de Troylus, messire augustin de Campfrougouze, messire Henri de Valperghe, messire Jehan de Lalaing, messire Jehan de Longueval, messire Jacques de Boussu, messire Louis, vicomte de Soissons, messire Georges de Menton, messire Jacques de Molain, monseigneur de Coursain, messire Jehan de Crequi, messire Antoine de Noyelle, messire Philippe de Raville, messire Compère ; des marches d’Allemagne, messire Maillart du Bacq, seigneur de Relenghes, prévôt des maréchaux, messire Simon, seigneur d’Elougues, messire don Ladron de Genare, messire Jehan Dichfidis, anglais, monseigneur de Disquemme, messire Charles Chuquet, messire Jehan Lamelin, seigneur de Famars, et messire Waultre des Fossés.

Après la création de ces nouveaux chevaliers et que le Duc par douces et consolatives paroles eut encouragé ses gens et les admonesté de bien besogner au nom de Dieu, de Nôtre Dame et de monseigneur saint Georges, il donna signe d’approcher ses batailles et toutes gens marchèrent joyeusement, faisant le signe de la croix ; dont les Anglais, à leur manière de faire, baisèrent la terre et tous ensemble jetèrent le cri : Nôtre Dame ! saint Georges ! Bourgogne ! Et, parce que les Allemands tenaient une petite montagne, le Duc fit marcher sur celle-ci par Jacques Galliot qui faisait l’aile dextre de la première bataille et le comte de Campobasso, son renfort, lesquels gagnèrent ladite montagne, et furent contraints lesdits Allemands de démarcher et, en démarchant, de se mettre en fuite en une plaine qui est entre ladite montagne et leur camp ; dont, en gagnant cette montagne, plusieurs Allemands furent occis. Et alors, voyant qu’il était nécessité, pour sûreté de leur camp, de garder ladite plaine, ils saillirent en grand nombre, tant à pied qu’à cheval, et chargèrent sur ledit Jacques tellement qu’il fut contraint de se retirer vers le comte, son renfort, duquel, à la première charge, il s’était un peu éloigné, et alors, ledit comte s’avança et, voyant ledit Jacques approcher son renfort, rechargèrent ensemble et ainsi les rompirent et mirent en fuite jusqu’au camp, là où il y eut plusieurs des ennemis occis et mis en déconfiture. Et, parce que ledit comte et Jacques n’eurent quelque suite des archers de la première bataille, qui trop s’étaient démarchés à la main senestre, rien plus avant ne fut entrepris pour cette heure sur ledit camp ; mais, pour éviter le trait à poudre, se retirèrent en une vallée. Et alors, derechef, saillirent du camp de l’Empereur plus grand nombre de gens à pied et à cheval qu’auparavant, sur intention de charger sur ledit comte et Jacques Galliot. Le Duc, averti de celà, y envoya le renfort de l’aile droite de sa seconde bataille que faisaient messire Georges de Menton, Jehan de Longueval et Regnier de Valperghes et, incontinent après, y envoya le renfort de l’escadron de ses chambellans, qui était la garde conduite par messire Olivier de la Marche, ensemble toute l’aile droite des archers de la seconde bataille. Mais les hommes d’armes de cette aile, que conduisait messire Regnier de Brochuysen et le seigneur de Chanteraine, marchèrent plus tôt que leurs archers, lesquels, à cause qu’ils étaient à pied, ne purent les suivre et toutes ces compagnies jointes audit comte et Jacques, sans attendre lesdits archers, chargèrent sur cette puissance ainsi saillie, entre lesquels étaient le duc de Saxe et autres grands princes d’Allemagne, ainsi les rompirent et reboutèrent jusque dans leur camp ; mais, parce que lesdites compagnies n’avaient encore nul archers, force leur fut, pour le trait à poudre, de se retirer en ladite vallée.

Après cette retraite, le duc de Saxe, qui portait la bannière de l’Empereur, accompagné de nobles princes, de grande multitude de gens à cheval et à pied, chargea vigoureusement sur les Bourguignons et rebouta l’aile droite de la première bataille et son renfort, et revinrent tous ensemble jusqu’à la garde qui soutenait merveilleusement. Le Duc, voyant celà, prit un escadron à sa main droite pour envahir ses ennemis et fit tirer avant jusqu’à sa garde les archers de l’aile droite pour charger à sa main gauche et vint en personne rallier les escadrons grandement troublés et mis en discorde. Et, celà fait, chargea sur lesdits princes, étant en grande puissance comme est dit, lesquels furent incontinent rompus et convertis en fuite, dont plusieurs jusque 6 ou 800 chevaux s’en retournèrent vers Cologne et le résidu fut en grand désordre audit camp parce que l’artillerie du Duc fit grand devoir de continuer son trait, tellement que partie des piétons jusque 2 ou 3 mille, pensant se sauver aux bateaux, se noyèrent au Rhin où ils jetèrent leurs armes et bagages en si grand désordre que grande quantité de gens péris et noyés flottaient sur l’eau, lesquels arrivèrent en l’île devant Neuss. Et à la vérité, l’aile senestre et le renfort de la première bataille, que conduisait monseigneur le comte de Chimay, reboutèrent vigoureusement les Allemands en leur camp. Alors le Duc délibéra de faire tirer en avant toutes ses batailles et faire joindre au charroi de l’Empereur pour l’assaillir de bon courage et fit mettre son artillerie en lieux où plus les pouvait offenser, mais le jour se déclina trop et la nuit avança ses ténèbres ainsi que ce fut accompli. Pourquoi, ne pouvant plus avant procéder pour cette fois, s’en retourna tout à loisir, sans quelque empêchement, en son siège et fit ramener toutes choses saines et entières. Et, bien que le trait des Allemands fut impétueux, continu et de merveilleuse quantité, toutefois, il n’y eut de son parti -qui semble chose quasi miraculeuse- que trois hommes morts et six blessés. Néanmoins, le contre-siège d’au-delà du Rhin leur livrait terribles battures. Ceux de la ville aussi, durant la  bataille, ne dormaient pas, car ils saillirent sur le quartier de messire Georges de Menton et furent puissamment rembarés dans leur fort. Le lendemain au matin, qui fut la nuit du sacre, le Duc assembla ses batailles et se préparer pour marcher comme dessus. Mais l’Empereur, pour réparer les rompures, fit requérir 3 jours de trèves par le légat et lui furent accordées sur certaines conditions.

Où est la plume maintenant qui pourra suffire à mettre par écrit la glorieuse victoire que ce très cher et resplendissant Duc a aujourd’hui embrassée ? Vous, les explorateurs des excellentes anciennes besognes, qui lisiez les histoires d’Hercules et de Jason, d’Alexandre et de Samson, avez-vous lu chose plus admirable, avez-vous vu chose pareille : un Duc de Bourgogne, en terre d’ennemis, devant l’une des fortes villes d’Allemagne, son siège gardé, son contre-siège rembaré, sans crainte de trait, de courtaux ni de fonte, a combattu le plus grand de ce monde ? O triomphant Duc bienheureux, rend grâce à Dieu si tu es vainqueur et loue Fortune qui t’a donné cette heure : elle t’a montré le bel accueil de sa douce face pour cette fois et tu es assis au plus haut de son trône ! Garde-toi de sa fausseté, car la terrible marâtre réverse souvent et subit les plus hauts montés en la fange !

 

 

Publié dans : Jean Molinet |le 9 septembre, 2006 |Commentaires fermés

Commentaires et pings sont desactivés.

Commentaires desactivés.

Restauration Vespa Primavera |
maxime |
les ribotons |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | mbokfrancois
| Les belles choses de la vie
| Feutrine et Petites Croix